A la veille du dimanche clôturant la semaine missionnaire mondiale de 2018, nous publions ici deux lettres pontificales sur la mission de l’Église. La première est du Pape BENOÎT XV et la seconde du Pape François.

La mission est affaire de Tous, car elle concerne tous les hommes et toutes les femmes du monde entier.
Les baptisés, hommes et femmes, ordonnés et laïcs, sont tous responsables et ensemble de l’annonce de l’Évangile, en tout temps.

La Société des Prêtres de Saint-Jacques, comme tant d’autres Instituts et Congrégations missionnaires, s’évertue à prendre sa part dans la mission commune de l’Église.  Pour cela, elle continue d’appeler à la mission, mais aussi elle fait appelle aux fidèles pour les inviter à prendre leur part dans l’œuvre missionnaire née de la volonté du Christ Jésus lui-même.

En ce dimanche, où se clôture la semaine missionnaire mondiale, prions donc pour tous les missionnaires du monde entier, et pour ceux de la Société des Prêtres de Saint-Jacques.

Ayons une pensée spéciale pour les missionnaires persécutés ici et là dans le monde.

Puissent les disciples du Christ s’unir dans la prière pour demander à Dieu de nouveaux et de nombreux missionnaires pour son abondante moisson.

Pape Benoît XV

Lettre Apostolique Maximum Illud

Aux Patriarches, Primats,
Archevêques, Évêques de L’univers Catholique
Sur la Propagation de la Foi à travers le monde

BENOIT XV, PAPE

VÉNÉRABLES FRÈRES,
SALUT ET BÉNÉDICTION APOSTOLIQUE[1].

Belle et sainte mission entre toutes celle que, sur le point de retourner à son père, Notre Seigneur Jésus-Christ confiait à ses disciples en leur disant : Allez par tout le monde et prêche l’Évangile à toute créature (Marc, XVI, 15). La mort des apôtres ne devait pas mettre un terme à ce ministère, mais il allait être jusqu’à la fin du monde l’éternel héritage de leurs successeurs, aussi longtemps que la terre porterait des hommes que pût délivrer la vérité.

Sur l’heure, les disciples s’en allèrent prêcher partout la parole de Dieu[2], si bien que toute la terre retentit de leur voix et que leur parole atteignit aux confins du monde[3]. Fidèle à l’ordre du Maître, l’Église n’a jamais laissé, au cours des âges et jusqu’à ce jour, d’envoyer des apôtres annoncer et faire fructifier dans toutes les nations la vérité dont Dieu lui a confié le dépôt, le salut éternel que le Christ est venu apporter aux hommes.

Dès les trois premiers siècles, où une persécution déchaînée par l’enfer, et toujours renaissante, s’acharna cruellement à étouffer l’Église dans son berceau en versant partout à flots le sang chrétien, la voix des hérauts de l’Évangile se fit pourtant entendre jusqu’aux derniers confins de l’Empire romain.

Quand le pouvoir eut rendu officiellement à l’Église la paix et la liberté, les missionnaires purent recueillir chez tous les peuples une bien plus riche moisson. C’est alors que des hommes d’une sainteté de vie éminente virent le succès couronner au centuple leurs labeurs. Tels Grégoire l’Illuminateur, qui amena l’Arménie à la foi chrétienne ; Victorin, qui convertit la Styrie, et Frumentius l’Éthiopie. C’est l’époque où Patrice fait naître au christianisme l’Irlande ; Augustin, l’Angleterre ; Colomban et Palladius, l’Ecosse, puis Clément Willibrord, premier évêque d’Utrecht, fait rayonner sur la Hollande la lumière de l’Évangile; Boniface et Ausgaire, Cyrille et Méthode amènent à la foi catholique, les premiers, les tribus de la Germanie, les autres, les nations slaves.

Plus tard, les missionnaires voient un champ beaucoup plus vaste s’ouvrir devant eux : Guillaume de Rubrecques porte en Mongolie le flambeau de la foi, et le bienheureux Grégoire X envoie les premiers missionnaires en Chine. Presque aussitôt les fils de François d’Assise marchent sur leurs traces et organisent en Chine une Église assez importante de fidèles que vint bientôt jeter à terre le vent de la persécution.

L’Amérique une fois découverte, une phalange d’apôtres, parmi lesquels il faut signaler tout particulièrement Barthélemy de Las Casas, gloire et lumière de l’Ordre de saint Dominique, entreprend à la fois de défendre les malheureux indigènes contre l’infâme tyrannie des hommes et de les arracher à l’implacable esclavage des démons. A la même époque, François-Xavier, digne d’être comparé aux apôtres eux-mêmes, après avoir si généreusement répandu ses sueurs pour la gloire du Christ et le salut des âmes dans les Indes Orientales et au japon, meurt au seuil de l’Empire chinois, où l’appelaient ses vœux, et sa mort semble ouvrir à une nouvelle prédication de l’Évangile l’entrée de ce vaste continent. On allait voir sur ce théâtre nouveau les fils de tant d’insignes ordres religieux et de congrégations de missionnaires, enflammés par l’amour de la foi à répandre, se livrer à l’apostolat en des temps et des conditions extrêmement difficiles.

L’Australie enfin, dernier continent qui nous a ouvert ses portes, comme aussi les régions reculées de l’Afrique centrale, qu’ont révélées nos audacieux et infatigables explorateurs contemporains, ont reçu à leur tour les envoyés de la foi chrétienne ; et dans l’immensité de l’océan Pacifique il n’y a plus d’île si reculée où ne se soit déployé le zèle actif de nos missionnaires. Bon nombre d’entre eux ont su, à l’exemple des apôtres, tout en travaillant au salut de leurs frères, parvenir eux-mêmes au faîte de la sainteté ; beaucoup aussi, couronnant leur apostolat de l’auréole du martyre, ont scellé de leur sang la vérité qu’ils annonçaient.

L’œuvre de demain : un milliard de païens

Or, au souvenir de la tâche immense qu’ont accomplie nos missionnaires pour la diffusion de la foi à travers le monde, du zèle inlassable qu’ils ont déployé et des sublimes exemples qu’ils nous ont laissés d’invincible courage, on est douloureusement surpris de trouver encore des hommes innombrables assis dans les ténèbres et l’ombre de la mort; à s’en tenir aux dernières données, on compte un milliard de païens.

 Pour Nous, Nous déplorons le sort lamentable de cette immense multitude d’âmes. Il Nous tarde, de par la sainteté de Notre charge apostolique, de pouvoir étendre à ces âmes le bénéfice de la divine rédemption ; aussi c’est avec bonheur et gratitude que Nous voyons, dans le monde entier et sous le souffle de l’Esprit de Dieu, se multiplier en tout sens les industries du zèle chrétien pour l’extension et le développement des missions. Et c’est pour réchauffer encore, s’il est possible, et enflammer ce zèle, conformément à Notre mission et à nos désirs les plus chers, que Nous vous envoyons cette Lettre, Vénérables Frères, après avoir imploré en de longues prières la lumière et le secours d’En Haut ; elle est à la fois un appel qui vous est adressé, à vous, à votre clergé et à vos fidèles, et l’exposé des moyens les mieux appropriés de venir en aide à cette œuvre si nécessaire.

Devoirs des Directeurs de Missions

Nous Nous adressons tout d’abord à ceux qui, en qualité d’évêques ou de vicaires ou préfets apostoliques, sont placés à la tête des missions : c’est à eux tout les premiers que revient la pleine responsabilité des progrès de la foi, c’est sur eux principalement que l’Église fonde l’espoir d’élargir ses frontières.

Certes, Nous savons quel zèle apostolique les consume, Nous n’ignorons rien des innombrables et extrêmes difficultés qu’ils ont eu à vaincre, les dangers qu’ils ont courus, tout particulièrement ces dernières années, pour, non seulement maintenir leurs œuvres et leurs positions les plus avancées, mais encore pour étendre davantage le royaume de Dieu. Au reste, sûr de leur docilité et de leur amour filial envers ce Siège apostolique, c’est en tout abandon que Nous leur ouvrons Notre cœur, comme un père parlant à ses enfants.

Être l’âme de leur Mission.

Qu’ils se souviennent donc avant tout qu’ils doivent, chacun pour sa part, être, comme l’on dit, l’âme de leur mission. Ils doivent donc, par leurs paroles, leurs œuvres et leurs exemples, être un sujet d’édification pour leurs prêtres et leurs autres auxiliaires, et aiguillonner leur courage à la poursuite d’un idéal toujours plus élevé. Il faut que tous les ouvriers qui, à quelque titre que ce soit, travaillent dans cette partie de la vigne du Maître, constatent par leur propre expérience et soient profondément convaincus que la Mission a à sa tête un père, gardien fidèle et actif, au cœur débordant de charité, dont l’absolu dévouement embrasse toute la mission, âmes et biens, qui se réjouit des succès de ses enfants, compatit à leurs misères, qui favorise et seconde les efforts et les entreprises légitimes, qui fait siens tous les intérêts de ses subordonnés. C’est de l’autorité qui gouverne que dépendent, presque exclusivement la condition et le sort des missions : aussi, on peut redouter les pires désastres si l’on met à la tête d’une mission un homme dont les aptitudes ou les capacités laissent à désirer.

Presque toujours le missionnaire qui quitte son pays et une famille aimée pour s’en aller répandre le nom chrétien doit entreprendre un long voyage, bien souvent périlleux ; il court avec enthousiasme au-devant des épreuves les plus pénibles, heureux s’il peut gagner au Christ le plus d’âmes possible. Que le missionnaire trouve un supérieur dévoué, qui lui assure en toute circonstance l’appui de son expérience et de sa charité, son activité ne peut manquer d’être très féconde ; si, au contraire, il se sent seul, il est bien à craindre que, lassé peu à peu par la fatigue et les difficultés, il ne se laisse aller au découragement et à l’oisiveté.

Travailler au développement complet de leur Mission
(création de centres nouveaux, noyaux de futures circonscriptions apostoliques).

Le premier souci d’un chef de mission doit être encore d’en assurer de tout son pouvoir le progrès et le plein épanouissement. Dès là que toute la région, si vaste soit-elle, qui constitue sa mission, est confiée à ses soins, il est absolument tenu de travailler au salut éternel de tous ses habitants. Eût-il amené à la foi quelques milliers d’âmes sur cette immense multitude de païens, il ne lui est donc pas permis de s’en tenir là et de se reposer. Prendre soin de ces conquêtes qu’il a données au Christ, veiller sur elles, entretenir leur ferveur, veiller que pas une seule ne vienne à s’égarer et à se perdre, c’est bien assurément, mais il s’illusionne s’il pense avoir rempli sa mission comme il convient, s’il ne s’emploie de toutes ses forces et sans relâche à faire bénéficier les autres âmes, encore trop nombreuses, des bienfaits de la vérité et de la vie chrétiennes.

En ce sens, si l’on veut que la parole de l’Évangile puisse se faire entendre avec plus de rapidité et de facilité à tous les païens, il y a tout avantage à créer d’autres postes et centres de missions ; on aura ainsi comme autant de noyaux de futurs vicariats ou préfectures apostoliques qui, le temps venu, se partageront cette mission. Et ici, Nous tenons à féliciter tous ceux des vicaires apostoliques qui en s’inspirant de ces vues, ménagent une extension toujours plus large du royaume de Dieu et qui n’ont pas hésité, lorsque le nombre restreint de leurs confrères de mission ne suffisait pas à cette organisation, à faire cordialement appel au concours d’une autre Famille ou Société religieuse.

Bannir tout exclusivisme national et tout esprit de corps religieux

Comme il faudrait blâmer, au contraire, le missionnaire qui croirait avoir la propriété exclusive de la partie du champ que le Maître lui a confiée et ne pourrait souffrir que d’autres y missent la main ! Quelle sévère condamnation il se préparerait pour le jour du jugement, s’il allait, comme Nous avons vu le cas se présenter plus d’une fois, jusqu’à refuser le concours d’autres missionnaires, alors que le petit nombre de chrétiens qui encadraient la masse des païens ne le met pas en mesure de suffire avec ses seuls catéchistes à l’instruction des catéchumènes !

Un chef de mission catholique, à qui la gloire de Dieu et le salut des âmes tiennent seuls à cœur, recherche soigneusement, si le besoin s’en fait sentir, de nouveaux collaborateurs de sa tâche sacrée, sans se préoccuper de savoir qui ils sont, s’ils appartiennent à une Congrégation ou une nation autre que la sienne ; il lui suffit, quel que soit l’ouvrier, que le Christ soit annoncé. En plus des missionnaires, il fait appel au concours des femmes, plaçant des Sœurs dans les écoles, orphelinats, hôpitaux, hospices, et tous autres établissements charitables ; il sait qu’il peut y avoir là, s’il plaît à la Providence, une force extraordinaire pour la diffusion de la foi.

Se retremper en de fraternelles réunions.

De plus, un vrai Supérieur de mission ne se cantonne pas dans un seul district, comme si par-delà ses frontières tout lui était étranger ; mais prenant intérêt à tout ce qui peut procurer la gloire du Christ, dont la charité le presse, il s’efforce de lier amitié et d’entrer en rapport avec ses collègues des missions voisines. Il y a souvent une foule de questions qui intéressent une même région et que, manifestement, seule une entente commune peut résoudre.

De même, la religion a tout à gagner à ce que les directeurs de missions se réunissent en aussi grand nombre qu’ils le pourront, à époques déterminées, pour se faire part de leurs projets et retremper leur courage dans des entretiens fraternels.

Donner une formation complète au clergé indigène.

Signalons enfin ce qui doit être l’une des préoccupations principales de tout directeur de mission : la formation et l’organisation d’un clergé indigène. C’est là une source des plus fécondes en espérances pour les chrétientés nouvelles. En effet, le prêtre indigène que tout, naissance, mentalité, impressions, idéal, rattache à ses ouailles, est merveilleusement armé pour acclimater la vérité dans les âmes : bien mieux que tout autre, il sait choisir les moyens de forcer la porte des cœurs. C’est ainsi qu’il a facilement accès auprès de bien des âmes dont le prêtre étranger se voit interdire le seuil.

Mais, pour produire les fruits qu’on en attend, il est de toute nécessité que ce clergé indigène reçoive une formation et une préparation appropriées. On ne peut se contenter, à cet effet, d’une initiation ébauchée et rudimentaire qui ne vise qu’à rendre possible l’accès à la prêtrise ; il faut une formation pleine, parfaite et complète dans toutes les branches qu’elle comporte, celle même que reçoivent d’ordinaire les prêtres des pays civilisés. Les prêtres indigènes ne doivent pas, en effet, être seulement destinés à servir d’auxiliaires dans les fonctions plus humbles du ministère aux missionnaires étrangers ; eux aussi, mis à même de remplir cette mission divine, ils doivent pouvoir prendre un jour en main la direction de leurs ouailles. L’Eglise de Dieu est catholique; nulle part, chez aucun peuple ou nation, elle ne se pose en étrangère ; il convient, de même, que tous les peuples puissent fournir des ministres sacrés pour faire connaître la loi divine à leurs compatriotes et les guider dans le chemin du salut. Partout où fonctionne, dans la mesure nécessaire, un clergé indigène dûment formé et digne de sa sainte vocation, on devra dire que le missionnaire a heureusement couronné son œuvre et que son église est désormais bien constituée. Le vent de la persécution pourra se lever un jour pour la renverser; on est sûr que, assise sur ce roc et fixée par ces racines, elle défiera la violence de ses assauts.

Les Papes ont toujours demandé avec insistance aux supérieurs de missions de se faire une haute idée de cette partie si importante de leur charge et d’y employer tous leurs efforts. N’avons-nous pas une manifestation évidente des efforts du Saint Siège à ce sujet dans ces Collèges créés jadis et récemment encore, à Rome même, pour la formation de clercs étrangers, spécialement de rite oriental ? Il est regrettable que, en dépit de cette volonté des Souverains Pontifes, des contrées nées depuis des siècles à la foi catholique se trouvent encore dépourvues d’un clergé indigène digne de ce nom. De même plusieurs peuples, éclairés de bonne heure du flambeau de la foi, se sont élevés du niveau de la barbarie à un tel degré de civilisation qu’ils comptent des personnalités éminentes dans toutes les branches des arts libéraux ; profitant depuis de longs siècles déjà de l’influence bienfaisante de l’Évangile et de l’Église, ces peuples n’ont pourtant encore réussi à produire ni évêques pour les gouverner, ni prêtres dont la vertu conquît le respect de leurs compatriotes.

Il faut donc convenir qu’il y a un rouage absent ou faussé dans la méthode suivie partout jusqu’ici pour la formation du clergé qui se destine aux missions : c’est pour obvier à cette lacune que Nous demandons à la Sacrée Congrégation de la Propagande de prendre toutes mesures utiles eu égard à la diversité des pays, d’assurer la création, pour chaque contrée ou pour un ensemble de diocèses, de nouveaux Séminaires et de veiller à la bonne direction de ceux qui existent, de se préoccuper enfin et surtout de la formation du nouveau clergé dans les vicariats apostoliques et autres lieux de mission.

Devoirs des Missionnaires

C’est vers vous maintenant que Nous Nous tournons, Fils bien-aimés, vers vous tous, ouvriers de la vigne du Maître qui avez la responsabilité immédiate de la diffusion de la vérité chrétienne et du salut de tant d’âmes. Tout d’abord, ne perdez jamais de vue la sublimité et la grandeur de l’idéal auquel vous donnez toutes vos forces. Mission divine qui vous est échue et qui laisse bien au-dessous d’elle la petitesse de nos calculs humains : porter la lumière aux infortunés assis à l’ombre de la mort et, à ceux qui courent à la perdition, ouvrir la porte du ciel !

Être animés d’une grande pureté d’intention et ne pas placer leur patrie d’ici-bas avant celle du ciel.

Convaincus que c’est à chacun de vous que s’adresse l’appel du Maître : Oublie ton pays et la maison de ton père[4], souvenez-vous que vous avez un royaume à étendre, non celui des hommes mais celui du Christ; une patrie à peupler, non celle de la terre mais celle du ciel.

Quelle pitié ce serait de voir des missionnaires méconnaître leur dignité au point de placer dans leurs préoccupations leur patrie d’ici-bas avant celle du ciel, et témoigner d’un zèle indiscret pour le développement de la puissance de leur pays, le rayonnement et l’extension de sa gloire au-dessus de tout !

Ces dispositions seraient pour l’apostolat comme une peste affreuse ; elles ne tarderaient pas à énerver toutes les énergies de l’ouvrier des âmes au cœur du héraut de l’Evangile et à ruiner son influence auprès des populations. Si barbares et grossières qu’elles puissent être, elles se rendent facilement compte des intentions qui animent le missionnaire, du but qu’il poursuit au milieu d’elles ; et s’il lui arrive de viser autre chose que le bien de leurs âmes, un instinct très subtil ne manque pas de les en avertir. Supposons que le missionnaire se laisse en partie guider par des vues humaines, et que, au lieu de se conduire en tous points en véritable apôtre, il montre qu’il se préoccupe également de servir les intérêts de sa patrie ; aussitôt toutes ses démarches seront discréditées aux yeux de la population ; elles en viendront facilement à s’imaginer que le christianisme n’est que la religion de telle nation étrangère, que se faire chrétien, c’est, semble-t-il, accepter la tutelle et la domination d’une puissance étrangère et renier sa propre patrie.

Nous éprouvons une peine profonde à constater que des périodiques consacrés aux missions, et qu’on s’est mis à répandre en ces dernières années, révèlent chez leurs rédacteurs un zèle ardent pour l’expansion de leur propre pays, plutôt que pour l’extension du règne de Dieu ; et, détail étrange, l’on ne se soucie nullement que cette politique discrédite la sainte religion aux yeux des infidèles.

Portrait du missionnaire catholique vraiment désintéressé.

Ce n’est pas ainsi que se comporte le missionnaire catholique vraiment digne de ce nom ; il se rappelle toujours qu’il représente les intérêts du Christ et en aucune manière ceux de son pays, et sa conduite est telle que chacun reconnaît en lui, sans la moindre hésitation, l’apôtre désintéressé du christianisme, de cette religion qui unit dans une seule étreinte tous les hommes qui adorent Dieu en esprit et vérité, qui s’assimile à tous les peuples et dans laquelle il n’y a ni Gentil, ou Juif, ni circoncis ou incirconcis, ni Barbare ou Scythe, ni esclave ou affranchi, mais le Christ tout en tous[5].

Il est un autre abus que le missionnaire s’interdira scrupuleusement et qui consiste à avoir en vue un autre avantage que celui des âmes. Il suffit de signaler d’un mot ce danger. Comment en effet, un missionnaire esclave des avantages matériels sera-t-il capable de se dévouer tout entier à la gloire de Dieu, comme c’est son devoir, et disposé à tout sacrifier, jusqu’à sa vie même, pour cette gloire en apportant à ses frères la santé de l’âme ? Sans compter que cette tactique enlèverait au missionnaire le meilleur de son influence sur les infidèles, surtout si, par une pente trop naturelle, la passion du gain dégénérait en avarice ; rien n’est plus méprisable aux yeux des hommes ni plus indigne du royaume de Dieu que la honte d’un tel vice. Sur ce point encore, le vrai prédicateur de l’Évangile s’étudiera avec grand soin à imiter l’Apôtre des Gentils, dont on rapporte ce conseil adressé à Timothée : Dès là que nous avons le vivre et le vêtement, tenons-nous pour satisfaits[6], et qui, accablé des soucis d’une charge écrasante, était assez épris de la vertu de renoncement pour vouloir gagner sa nourriture au prix du travail de ses mains.

Culture intellectuelle générale requise.

Mais encore faut-il qu’avant de s’engager dans l’apostolat le futur missionnaire reçoive une préparation soignée : Nous ne saurions suivre sur ce point ceux qui prétendent que pour prêcher le Christ aux peuples les moins civilisés, il n’est point besoin d’un tel bagage de connaissances. Il est incontestable que le rayonnement de la vertu est plus puissant que celui de la science pour déterminer une solide conversion des âmes ; il n’en reste pas moins vrai que, faute d’une culture intellectuelle suffisante, le missionnaire se trouvera souvent dépourvu d’un secours précieux pour la fécondité de son saint ministère. Il n’est pas rare qu’il n’ait pas de livres sous la main, ni autour de lui de maîtres à consulter ; pourtant quand on l’interroge, il doit savoir répondre à toutes les objections contre la foi et aux questions les plus difficiles. De plus, l’étendue de son savoir ajoutera à son crédit devant les fidèles, surtout s’il vit dans un pays qui a en honneur et en haute estime les choses de la pensée, et il serait vraiment humiliant de voir les ministres de l’erreur en remontrer sur ce point aux ministres de la vérité. Ainsi donc, pendant la période où l’on prépare aux conquêtes de l’apostolat les jeunes clercs qu’a marqués l’appel de Dieu, on aura soin de leur enseigner l’ensemble complet des sciences sacrées et profanes, nécessaires aux prêtres dans les missions. Nous voulons que cette préparation soit donnée notamment, comme il est tout naturel, au Collège Pontifical Urbain de la Propagande ; et Nous y ordonnons l’érection d’une chaire spéciale consacrée à l’enseignement des matières qui concernent les missions.

Connaissance approfondie des langues des pays évangélisés.

Au premier rang de ces connaissances que doit acquérir et posséder à fond le missionnaire, il faut placer évidemment la langue du pays qu’il se propose d’évangéliser. Qu’il ne se contente pas d’une connaissance superficielle de cette langue, mais qu’il la possède assez pour la parler couramment et correctement. Il se doit à tous, ignorants et lettrés, et il n’est pas sans savoir ce que peut le parfait maniement d’une langue pour attirer les sympathies de l’esprit public. Le missionnaire vraiment dévoué doit se garder de confier à des catéchistes l’explication de la doctrine chrétienne, mais se réserver personnellement à lui-même, comme la plus importante, cette partie de sa charge, car Dieu ne lui a pas donné d’autre mission que la prédication de l’Evangile. Il lui arrivera parfois, en sa qualité de héraut et d’interprète de la sainte religion, d’être reçu par les notabilités du pays ou à être invité par des Sociétés de savants. Or, comment garder son rang dans ces circonstances si l’ignorance de la langue ne lui permet pas d’exprimer sa pensée ?

Pour Nous, Nous avons porté récemment Notre attention de ce côté : préoccupé du développement et de la diffusion du catholicisme en Orient, Nous avons fondé à Rome un centre spécial d’études, où ceux qui se destinent à cette mission pourraient se familiariser avec les langues et mœurs orientales et autres connaissances. Cet Institut Nous paraît être une fondation vraiment opportune ; aussi demandons-Nous à cette occasion, à tous les Supérieurs de Familles religieuses chargées de missions en Orient, d’assurer cette formation et cette culture à ceux de leurs sujets qu’ils destinent à cette région.

Vertu, esprit de prière et amour de la vie intérieure.

Le missionnaire qui veut être complètement armé pour l’apostolat doit cependant et avant tout mettre dans sa vie ce facteur indispensable, le plus important, qu’est la sainteté. Celui qui annonce Dieu doit être l’homme de Dieu; celui qui prêche la haine du péché doit le haïr tout le premier. Particulièrement chez les infidèles, plus sensibles aux impressions qu’aux raisonnements, l’exemple est pour la foi un bien plus sûr véhicule que la parole. Il faut, certes, que le missionnaire se recommande par toutes les qualités d’esprit et de cœur, par une culture intellectuelle générale et une excellente éducation; mais s’il manque à ces dons le complément d’une vie irréprochable, ils n’aideront en rien, ou que bien peu, au salut des âmes et pourront même, le plus souvent, devenir des écueils pour le missionnaire lui-même et pour les autres.

Le missionnaire donnera donc l’exemple de l’humilité, de l’obéissance, de la pureté, et surtout de la piété; il sera fidèle à l’oraison et gardera constamment l’union à Dieu, auprès de qui il intercédera pour les âmes avec ferveur. Plus intime est son union avec Dieu, plus abondamment aussi Dieu lui donnera sa grâce et son soutien. Puisse-t-il être fidèle à ce conseil de l’Apôtre : Témoignez, en élus que Dieu a sanctifiés et chérit, une cordiale miséricorde ; soyez condescendants, humbles, modestes et patients[7] (1). Ces vertus éloignent tous les obstacles et ouvrent dans les âmes une voie large et facile à la vérité ; il n’est point de cœur si endurci qu’elles n’arrivent à gagner.

Voyez le missionnaire que la charité consume à l’exemple de Jésus-Christ : rangeant parmi les enfants de Dieu les plus déshérités des infidèles, puisque le même sang divin les a rachetés, il ne s’offense ni de leur barbarie ni de leurs mœurs dégradées, et ne leur témoigne ni mépris ni dégoût ; il ne se montre ni sévère ni dur à leur égard, mais utilise toutes les ressources de la charité chrétienne pour les attirer et les jeter enfin dans les bras du Bon Pasteur qui est Jésus-Christ.

Sur ce point, il fait de ce passage de la Sainte Écriture le thème habituel de ses méditations : Avec quelle suavité, Seigneur, votre esprit agit en tout ! Aussi vous ne châtiez que par degré ceux qui tombent, et quand ils pèchent vous les avertissez, et vous les reprenez, afin que, renonçant à leur malice, ils croient en vous, Seigneur… Maître de votre force, vous jugez avec douceur et vous nous gouvernez avec une grande indulgence[8].

Imagine-t-on une difficulté, un ennui, un danger qui soit de nature à ralentir dans son labeur un tel apôtre de Jésus-Christ ? Non, à coup sûr : profondément reconnaissant envers Dieu de l’avoir appelé à ce sublime ministère, il accepte avec un grand courage toutes les contrariétés et les souffrances qui s’abattent sur lui, travaux, affronts, privations, la faim, et jusqu’à la mort la plus cruelle, satisfait de pouvoir arracher à l’abîme de l’enfer ne fût-ce qu’une seule âme.

Animé de ces sentiments et de ces desseins, qui sont ceux du Christ et des apôtres, le missionnaire peut aborder sans crainte le ministère qui l’attend, à condition toutefois de ne placer sa confiance qu’en Dieu. C’est, Nous l’avons dit, une mission toute divine que de répandre la vérité chrétienne : Dieu seul, en effet, peut forcer la porte des âmes pour faire rayonner la vérité dans les intelligences, enflammer les cœurs par l’étincelle de la vertu et donner à l’homme les forces nécessaires pour suivre et faire régner en lui ce qu’il sait être la vérité et la vertu. C’est pourquoi l’ouvrier verra ses efforts demeurer stériles si le Maître ne vient les féconder ; cette perspective ne doit pas l’empêcher, cependant, de donner à son œuvre tous ses efforts généreux, fort du secours de la grâce que Dieu ne refuse jamais à qui le lui demande.

L’apostolat des femmes.

Et ici, il Nous faut dire un mot de l’apostolat féminin. Dès les débuts du christianisme, on a vu les femmes donner aux prédicateurs de l’Évangile le concours de leur zèle et d’une remarquable activité. Et s’il en est qui méritent qu’on fasse principalement ici leur éloge, ce sont bien les vierges consacrées à Dieu que l’on rencontre fréquemment dans les missions religieuses, employées à l’éducation de l’enfance et à diverses œuvres de piété et de bienfaisance. Notre désir est que ce témoignage rendu à leur mérite leur apporte un renouveau de courage et d’ardeur au service de la sainte Église. Qu’elles soient bien persuadées que leur activité deviendra plus féconde à mesure qu’elles poursuivront avec plus de ferveur leur propre perfection.

Devoirs des fidèles.

Nous désirons enfin Nous adresser à l’ensemble des fidèles, à tous ceux que la divine miséricorde a enrichis du don ineffable de la vraie foi et mis en possession des bienfaits sans nombre dont elle est la source.

Tout d’abord il importe que les fidèles se rendent compte du devoir sacré qui leur incombe d’aider les missions chez les païens, car Dieu a fait une loi à chacun de s’intéresser à son semblable[9]; et ce devoir se fait d’autant plus impérieux que le prochain se trouve placé dans une plus grande détresse. Or, est-il des hommes méritant davantage la charité de leurs frères que les infidèles, que l’ignorance de Dieu voue au déchaînement aveugle des passions et tient enchaînés dans le plus odieux des esclavages, celui du démon ? Tous les fidèles qui auront contribué, dans la mesure de leurs ressources, à éclairer ces infortunés, notamment en soutenant l’œuvre des missionnaires, auront par là même rempli une de leurs plus importantes obligations et donné à Dieu le plus agréable témoignage de leur gratitude pour le don de la foi.

Il y a trois manières de donner aux missions le concours que les missionnaires eux-mêmes ne cessent de réclamer.

  1. Prier pour les Missions (l’Apostolat de la Prière).

La première, qui est possible pour tous, consiste à appeler sur les missions les bénédictions divines. Nous avons dit déjà à plusieurs reprises, que toute l’activité déployée par le missionnaire resterait stérile et vaine si la grâce de Dieu ne venait la féconder ; saint Paul nous l’affirme : C’est moi qui ai semé, Apollos a arrosé, mais c’est Dieu qui a fait croître [10]. Cette grâce, il n’y a qu’un moyen de l’obtenir : la prière humble et persévérante ; le Maître ne dit-il pas : Pour tout ce qu’ils pourront demander, mon Père se rendra à leurs désirs[11]. S’il est une intention pour laquelle nos prières sont assurées, ou jamais, d’être exaucées, c’est bien celle des Missions, intention essentielle et plus que tout autre agréable à Dieu. Autrefois, pendant qu’Israël luttait avec les Amalécites, Moïse, au sommet de la montagne, les bras levés, implorait l’appui du ciel ; de même, pendant que les ouvriers évangéliques arrosent de leurs sueurs la vigne du Maître, les chrétiens doivent leur assurer le réconfort de leurs ferventes prières. C’est pour leur permettre de bien remplir ce rôle qu’on a fondé l’œuvre de l’Apostolat de la Prière ; aussi Nous la recommandons vivement à tous les fidèles sans exception, souhaitant que personne n’omette de s’y affilier, et que chacun tienne à collaborer, sinon de fait, au moins de cœur, à l’œuvre des Missions.

2. Porter remède à la crise des missionnaires
(Aux évêques et aux supérieurs religieux de discerner et favoriser les vocations).

En second lieu il faut remédier à la pénurie de missionnaires. Depuis longtemps, la crise se faisait sentir, et la guerre est venue la rendre plus aiguë que jamais, de sorte qu’en bien des endroits le champ du Maître manque d’ouvriers. Et ici, vénérables Frères, c’est à votre dévouement tout spécial que Nous faisons appel ; vous ne sauriez donner de meilleur gage de votre amour de l’Église que de veiller avec un soin jaloux sur les germes de vocation apostolique que pourrait montrer l’un ou l’autre des prêtres ou des séminaristes de votre diocèse. Ne vous laissez influencer ni par tel prétendu bien à assurer, ni par aucun calcul humain, et ne pensez pas qu’en autorisant des sujets à partir pour les missions étrangères vous portiez préjudice à votre diocèse ; pour un prêtre que vous aurez donné aux missions lointaines, Dieu suscitera autour de vous plusieurs autres ouvriers actifs dans votre diocèse.

Aux supérieurs des Ordres et Instituts religieux s’occupant de missions étrangères, nous demandons avec instance de ne désigner pour ce genre d’œuvres que des sujets d’élite, se recommandant par une vie irréprochable, une piété fervente et le zèle du salut des âmes. Quand les supérieurs auront constaté que leurs missionnaires ont pleinement réussi à ramener telle population d’une honteuse superstition à la vérité chrétienne et à y fonder une Église sur une base suffisamment solide, Nous leur demandons d’envoyer ces soldats d’élite de l’armée du Christ vers un autre peuple à arracher aux griffes de Satan, laissant à d’autres, sans regret, le soin de faire grandir et d’amener à maturité la moisson qu’eux-mêmes ont déjà fait lever pour le Christ. Agissant ainsi, ils recueilleront de précieuses gerbes d’âmes et attireront, par surcroît, sur leurs familles religieuses, les plus abondantes bénédictions de la bonté divine.

3. Soutenir de leurs ressources l’œuvre des missionnaires
(Propagation de la Foi, Sainte Enfance, Saint Pierre, Associations du Clergé pour les Missions).

Enfin, il faut aux missions des ressources, des ressources considérables, aujourd’hui surtout qu’elles ont à faire face à des besoins infiniment accrus du fait de la guerre, qui a tout ruiné et détruit, écoles, hôpitaux, hospices et autres dispensaires gratuits. Nous demandons donc à tous de se montrer aussi généreux que le leur permettent leurs ressources. Si quelqu’un, pourvu des biens de ce monde, ferme son cœur à son frère qu’il voit dans le besoin, comment est-il possible que l’amour de Dieu demeure en lui ?[12] Ainsi s’exprime l’apôtre saint Jean, en parlant des infortunés qui sont plongés dans le dénuement matériel. Quand il s’agit des missions, le précepte de la charité revêt un caractère bien plus sacré encore : il ne s’agit plus seulement de diminuer les privations, le dénuement et le cortège des autres souffrances qui accablent d’innombrables populations, mais encore et surtout d’arracher cette foule d’âmes à l’orgueilleuse tyrannie du démon pour leur donner la liberté des enfants de Dieu.

 Nous voudrions donc voir la générosité des catholiques s’intéresser particulièrement aux œuvres dont le but est de venir en aide aux missions. Telle est, tout d’abord, l’œuvre dite de la Propagation de la Foi, dont Nos prédécesseurs ont déjà fait l’éloge à plusieurs reprises ; aussi Nous demandons à la Sacrée Congrégation de la Propagande de veiller avec le plus grand soin à ce que s’accroisse encore à l’avenir la fécondité de cette œuvre excellente. Son rôle principal est de fournir les ressources nécessaires à l’entretien des missions déjà existantes ou de celles qu’on se propose de fonder. Alors que d’autres disposent de ressources immenses pour la propagation de l’erreur, l’univers catholique ne permettra pas, Nous en avons l’espoir, que ceux des nôtres qui sèment la vérité aient à se débattre avec la détresse.

Une autre œuvre que nous recommandons aussi vivement à tous est celle de la Sainte Enfance ; elle a pour but d’assurer aux enfants infidèles en danger de mort le bienfait du Baptême. Détail qui doit nous rendre cette œuvre plus attachante, nos propres enfants peuvent y prendre leur part, et, comprenant ainsi de bonne heure le prix du don de la foi, ils apprennent à travailler à leur manière à en faire bénéficier leurs frères. N’oublions pas non plus l’œuvre dite de Saint Pierre, qui travaille à la formation et à l’instruction d’un clergé indigène en pays de missions. A ce propos, Nous demandons que soit fidèlement exécutée la prescription de Notre prédécesseur Léon XIII, d’heureuse mémoire, relative à la quête à faire le jour de l’Épiphanie, dans toutes les églises du monde catholique, « pour le rachat des esclaves d’Afrique », et dont le produit doit être adressé intégralement à la Sacrée Congrégation de la Propagande.

Pour que nos désirs soient plus sûrement et pleinement réalisés, vous avez le devoir, Vénérables Frères, d’orienter tout particulièrement vers les missions les préoccupations de votre clergé. En général, les fidèles sont portés naturellement à aider les missionnaires ; c’est à vous d’utiliser, pour le plus grand bien des missions ces dispositions sympathiques. Vous saurez donc que nous souhaitons voir s’établir dans tous les diocèses du monde catholique l’Association dite du Clergé pour les Missions, relevant de la Sacrée Congrégation de la Propagande, à laquelle nous avons déjà donné à cet effet pleins pouvoirs. De l’Italie, où elle a pris récemment naissance, elle s’est bien vite étendue à d’autres pays. Et, comme elle jouit de toute Notre bienveillance, Nous l’avons déjà enrichie de nombreuses indulgences pontificales. Cette œuvre les méritait bien, car elle amène très heureusement le clergé à inspirer aux fidèles la préoccupation du salut de tant de païens, et à soutenir les œuvres de tout genre que le Siège apostolique a approuvées en vue du bien des missions.

« Duc in altum »

Voilà, Vénérables Frères, ce que Nous voulions vous écrire au sujet de la diffusion de la foi catholique dans le monde. Et maintenant si tous accomplissent leur devoir comme ils le doivent, les missionnaires dans les pays étrangers, et les fidèles dans leur patrie, Nous avons la ferme espérance de voir les missions se relever sans tarder des blessures et des ruines immenses accumulées par la guerre. Il Nous semble entendre, Nous aussi, à cette heure l’ordre du Maître à Pierre : Avance en pleine mer [13], et il Nous met au cœur le désir ardent de pouvoir jeter dans ses bras les âmes innombrables qui, de nos jours, vivent encore dans le paganisme.

D’ailleurs, l’Esprit de Dieu demeure toujours le principe nourricier et vivifiant de l’Église, et le succès ne peut pas ne pas couronner les efforts de tant d’apôtres qui ont travaillé et travaillent encore à accroître le nombre de ses enfants. Puisse leur exemple susciter une phalange nombreuse de missionnaires qui s’en iront, soutenue de la sympathie et de la générosité des fidèles, recueillir pour le Christ une très riche moisson d’âmes !

Que l’Auguste Mère de Dieu, Reine des Apôtres, bénisse nos vœux à tous en obtenant pour les hérauts de l’Évangile l’effusion de l’Esprit Saint ! Comme gage de ces faveurs et en témoignage de Notre bienveillance. Nous vous accordons de tout notre cœur, à Vous, Vénérables Frères, à votre clergé et à vos fidèles, la Bénédiction apostolique.

Donné à Rome, près Saint Pierre, le 30 novembre 1919, de Notre Pontificat la sixième année.
BENOIT XV, PAPE.

Notes :

[1] Traduction parue dans La Documentation Catholique. JANVIER FÉVRIER 1920. N° 131.

[2] Marc, XVI, 20.

[3] Ps. XVIII, 5.

[4] Ps. XLIV, 11.

[5] Coloss., III, 11.

[6] I Tim., VI, 8.

[7] Coloss. III, 12.

[8] Sap. XII, 1-2, 18.

[9] Eceli. XVII, 12.

[10] I Cor. III, 6.

[11] Math XIII, 19.

[12] I Joan. III, 17.

[13] Luc. V. 4.

Code : 1920/290-303 – Document : 290-303 – Pays : France – Année 1920

Le pape François

LETTRE DU PAPE FRANÇOIS
À L’OCCASION DU CENTENAIRE DE LA PROMULGATION
DE LA LETTRE APOSTOLIQUE « MAXIMUM ILLUD« 

Au vénérable Frère
Cardinal Fernando FILONI
Préfet de la Congrégation pour l’Évangélisation des Peuples

Le 30 novembre 2019 aura lieu le centenaire de la promulgation de la Lettre Apostolique Maximum illud, par laquelle Benoît XV a voulu donner un nouvel élan à la responsabilité missionnaire d’annoncer l’Évangile. C’était en 1919, à la fin d’un terrible conflit mondial qu’il a défini lui-même « massacre inutile »[1], que le Pape avait senti la nécessité de requalifier de manière évangélique la mission dans le monde, afin qu’elle soit purifiée de toute collusion avec la colonisation et se tienne loin des visées nationalistes et expansionnistes qui avaient causé tant de désastres. « L’Église de Dieu est universelle, nullement étrangère à aucun peuple »[2], a-t-il écrit, en exhortant aussi à refuser toute forme d’intérêt, puisque seule l’annonce et la charité du Seigneur Jésus, diffusées avec la sainteté de la vie et les bonnes œuvres, sont la raison d’être de la mission. Benoît XV a ainsi donné un élan spécial à la missio ad gentes, en s’employant, avec les outils conceptuels et de communication en usage à l’époque, à réveiller, en particulier auprès du clergé, la conscience du devoir missionnaire.

Cela répond à l’invitation permanente de Jésus : « Allez dans le monde entier et proclamez l’Évangile à toute la création » (Mc 16,15). Adhérer à cet ordre du Seigneur n’est pas une option pour l’Église : c’est sa « tâche obligatoire », comme l’a rappelé le Concile Vatican II,[3] puisque l’Église « par nature, est missionnaire ».[4]

« Évangéliser est, en effet, la grâce et la vocation propre de l’Église, son identité la plus profonde. Elle existe pour évangéliser ».[5]

Pour correspondre à une telle identité et proclamer Jésus crucifié et ressuscité pour tous, le Sauveur vivant, la Miséricorde qui sauve, « il est nécessaire – affirme encore le Concile – que l’Église, toujours sous la poussée de l’Esprit du Christ, marche par la même voie qu’il a suivie, c’est-à-dire par la voie de la pauvreté, de l’obéissance, du service et de l’immolation de soi jusqu’à la mort »[6], afin qu’elle communique réellement le Seigneur, « modèle de l’humanité rénovée, pénétrée d’amour fraternel, de sincérité, d’esprit pacifique, à laquelle tous aspirent ».[7]

Ce qui tenait à cœur à Benoît XV il y a presque cent ans, et que le Document conciliaire nous rappelle depuis plus de cinquante ans reste pleinement actuel. Aujourd’hui comme alors « l’Église, envoyée par le Christ pour manifester et communiquer la charité de Dieu à tous les hommes et à toutes les nations, a conscience qu’elle a à faire une œuvre missionnaire énorme ».[8] A ce propos, saint Jean-Paul II a observé que « la mission du Christ Rédempteur, confiée à l’Église, est encore bien loin de son achèvement » et qu’« un regard d’ensemble porté sur l’humanité montre que cette mission en est encore à ses débuts et que nous devons nous engager de toutes nos forces à son service ».[9] C’est pourquoi, avec les paroles que je voudrais reproposer à l’attention de tous, il a exhorté l’Église à « renouveler son engagement missionnaire », avec la conviction que la mission « renouvelle l’Église, renforce la foi et l’identité chrétienne, donne un regain d’enthousiasme et des motivations nouvelles. La foi s’affermit lorsqu’on la donne ! La nouvelle évangélisation des peuples chrétiens trouvera inspiration et soutien dans l’engagement pour la mission universelle ».[10]

Dans l’Exhortation apostolique Evangelii gaudium, recueillant les fruits de la XIIIème Assemblée Générale Ordinaire du Synode des Évêques, qui a été convoquée pour réfléchir sur la nouvelle évangélisation pour la transmission de la foi chrétienne, j’ai voulu présenter de nouveau à toute l’Église cette vocation urgente : « Jean-Paul II nous a invités à reconnaître qu’il “est nécessaire de rester tendus vers l’annonce“ à ceux qui sont éloignés du Christ, “car telle est la tâche première de l’Église”. L’activité missionnaire “représente, aujourd’hui encore, le plus grand des défis pour l’Église” et “la cause missionnaire doit avoir la première place”. Que se passerait-il si nous prenions réellement au sérieux ces paroles ? Nous reconnaîtrions simplement que l’action missionnaire est le paradigme de toute tâche de l’Église ».[11]

Ce que je voulais exprimer me paraît encore urgent : « [Cela] a une signification programmatique et des conséquences importantes. J’espère que toutes les communautés feront en sorte de mettre en œuvre les moyens nécessaires pour avancer sur le chemin d’une conversion pastorale et missionnaire, qui ne peut laisser les choses comme elles sont. Ce n’est pas d’une “simple administration” dont nous avons besoin. Constituons-nous dans toutes les régions de la terre en un “état permanent de mission” ».[12] Ne craignons pas d’entreprendre, avec confiance en Dieu et beaucoup de courage, « un choix missionnaire capable de transformer toute chose, afin que les habitudes, les styles, les horaires, le langage et toute structure ecclésiale devienne un canal adéquat pour l’évangélisation du monde actuel, plus que pour l’auto-préservation. La réforme des structures, qui exige la conversion pastorale, ne peut se comprendre qu’en ce sens : faire en sorte qu’elles deviennent toutes plus missionnaires, que la pastorale ordinaire en toutes ses instances soit plus expansive et ouverte, qu’elle mette les agents pastoraux en constante attitude de “sortie” et favorise ainsi la réponse positive de tous ceux auxquels Jésus offre son amitié. Comme le disait Jean-Paul II aux évêques de l’Océanie, “tout renouvellement dans l’Église doit avoir pour but la mission, afin de ne pas tomber dans le risque d’une Église centrée sur elle-même” ».[13]

La Lettre apostolique Maximum illud avait exhorté, avec un sens prophétique et une assurance évangélique, à sortir des frontières des nations, pour témoigner de la volonté salvifique de Dieu à travers la mission universelle de l’Église. Que l’approche de son centenaire soit un stimulant pour dépasser la tentation récurrente qui se cache derrière toute introversion ecclésiale, toute fermeture autoréférentielle dans ses propres limites sécuritaires, toute forme de pessimisme pastoral, toute nostalgie stérile du passé, pour s’ouvrir plutôt à la nouveauté joyeuse de l’Évangile. Même en ces temps qui sont les nôtres, déchirés par les tragédies de la guerre et minés par la triste volonté d’accentuer les différences et de fomenter les conflits, que la Bonne Nouvelle qu’en Jésus le pardon est vainqueur du péché, la vie est victorieuse de la mort, de la peur et de l’angoisse, soit portée à tous avec une ardeur renouvelée ainsi qu’une grande confiance et espérance.

C’est avec ces sentiments que, ayant accueilli la proposition de la Congrégation pour l’Évangélisation des Peuples, je décrète un Mois missionnaire extraordinaire en octobre 2019, afin de susciter une plus grande prise de conscience de la missio ad gentes et de reprendre avec un nouvel élan la transformation missionnaire de la vie et de la pastorale. On pourra bien s’y préparer, également à travers le mois missionnaire d’octobre de l’année prochaine, afin que les fidèles aient vraiment à cœur l’annonce de l’Évangile et la conversion de leur communauté en une réalité missionnaire et évangélisatrice ; afin que s’accroisse l’amour pour la mission, qui « est une passion pour Jésus mais, en même temps, une passion pour son peuple ».[14]

A Vous, vénérable Frère, au Dicastère que vous présidez et aux Œuvres Pontificales Missionnaires, je confie la charge de commencer la préparation de cet événement, spécialement à travers une ample sensibilisation des Églises particulières, des Instituts de vie consacrée et des Sociétés de vie apostolique, ainsi que des associations, des mouvements, des communautés et autres réalités ecclésiales. Que le Mois missionnaire extraordinaire soit une occasion de grâce intense et féconde pour promouvoir des initiatives et intensifier de manière singulière la prière – âme de toute mission –, l’annonce de l’Évangile, la réflexion biblique et théologique sur la mission, les œuvres de charité chrétienne et les actions concrètes de coopération et de solidarité entre les Églises, afin que se réveille et jamais ne nous soit volé l’enthousiasme missionnaire.[15]

Du Vatican, le 22 octobre 2017
XXIXème Dimanche du Temps Ordinaire
Mémoire de saint Jean-Paul II
Journée Mondiale des Missions
François

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[1] Lettre aux Chefs des peuples belligérants, (1er aout 1917) : AAS 9 (1917), 421-423.
[2] BENOIT XV, Lettre apostolique Maximum illud, (30 novembre 1919) : AAS 11 (1919), 445.
[3] Décret sur l’activité missionnaire de l’Église Ad gentes, (7 décembre 1965), n. 7 : AAS 58 (1966), 955.
[4] Ibid., 2: AAS 58 (1966), 948.
[5] PAUL VI, Exhortation apostolique Evangelii nuntiandi, (8 décembre 1975), n. 14: AAS 68 (1976), 13.
[6] Décret Ad gentes, n. 5: AAS 58 (1966), 952.
[7] Ibid., n. 8 : AAS 28 (1966), 956-957.
[8] Ibid., n. 10: AAS 58 (1966), 959.
[9] Lettre encyclique Redemptoris missio, (7 décembre 1990), n. 1 : AAS 83 (1991), 249.
[10] Ibid., n. 2: AAS 83 (1991), 250-251.
[11] N. 15: AAS 105 (2013), 1026.
[12] Ibid., n. 25: AAS 105 (2013), 1030.
[13] Ibid., n. 27: AAS 105 (2013), 1031.
[14] Ibid., n. 268: AAS 105 (2013), 1128.
[15] Ibid., n. 80: AAS 105 (2013), 1053.

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